KEGREA, UN DEVOIR DE MÉMOIRE #1

REPORTAGE + VIDÉO

Kegrea est un artiste contemporain. Il explore les endroits oubliés où les traces d’une vie passée sont restées figées. Sur toile comme sur mur, au pinceau comme à la bombe, il peint la vie des gens à partir de photos trouvées sur les lieux. Rencontre avec cet « artiste urbain » qui cherche à rendre hommage à ces personnes oubliées.

Au volant de sa Golf des années 90, Kegrea parcourt les routes (défoncées) d’Angoulême. Autour de la ville, cet artiste, fouineur, et voyageur dans le temps cherche à immortaliser des moments de vie passés. Personne ne pourrait mieux qualifier son art que le peintre en question : « Depuis plus un dizaine d’années, j’arpente les lieux oubliés, en quête de découverte ».

«Des usines fermées aux maisons abandonnées, en passant par les hôpitaux ou encore les écoles, je cherche à rendre hommage à toutes ces personnes oubliées, dont les souvenirs gisent au sol et que la vie a laissées pour compte ». 

Couverture du quatrième livre de Kegrea, “Forgotten People“, publié en 2018. Il rassemble la série d’œuvres qu’il a produites dans le thème de la mémoire des gens oubliés – Kegrea

En peinture comme en photo, la mission qu’il s’est donnée il y a presque dix ans est simple : à partir des photos qu’il trouve sur les lieux, il peint « ces moments de vie et fait en sorte qu’ils continuent à traverser le temps, comme un devoir de mémoire », écrit-il dans son dernier livre.

L’Instagram de Kegrea, un vrai journal de bord

« Les choses se sont arrêtées, souvent de manière assez brutale. […] Comme si, du jour au lendemain, le temps s’était figé. […] Les maisons, ont en général une histoire plus tragique, souvent liée au décès d’une personne solitaire. La vie s’arrête. ».

Pour en savoir plus : Kegrea, un art nostalgique qui donne à réfléchir sur l’art urbain – Urban Art Paris

“Une étrange ferme“

Caché sous sa casquette, il tente de revenir dans un endroit phare de son dernier livre. “L’étrange ferme“. Au milieu d’un petit village en périphérie d’Angoulême, nul ne se douterait qu’un trésor comme tel se cache. Un regard à droite, un regard à gauche, il ouvre avec précaution la grande porte du terrain. À pas de loup, il rentre. La porte se referme : plus personne ne risque de le voir. « L’herbe a vachement poussé depuis la dernière fois » chuchote-t-il. 

Dans le jardin de la ferme abandonnée, Kegrea redécouvre un lieu qui lui est cher

Dès l’entrée, un mur passé sous les pinceaux de Kegrea retient l’attention. « Je retrouve sur la table un fusil, posé à côté d’un bouquet de fausses roses, image plutôt poétique. […] Je peins cette scène sur le mur de la ferme. Je veux que ça reste là 10 ans, 20 ans. Pour la vie ». 

Fusil et et fausses roses trouvées sur la table de la cuisine. Il décide de les peindre sur le mur de l’entrée – Crédits : Kegrea
La scène une fois peinte, février 2018

“Peindre ces gens sur différents supports“

Il continue d’avancer, redécouvre l’endroit. Un peu plus loin, un vieux 4×4 de l’époque gis au soleil. Il n’y a pas un bruit. Seuls les oiseaux et les herbes sèches qui craquent sous ses pieds s’entendent. 

Lors de sa première visite, il trouve une photo de communion sur la table de la cuisine. « Pour moi, cela me semble évident, je vais la peindre sur l’un des côtés du 4×4 trônant devant la maison ». Il en fait même la couverture de son ouvrage. La peinture a vieilli, « les pneus ont été crevés », mais la jeune fille est toujours là, son cierge à la main.

4X4 qui appartenait aux habitants, abandonné là comme le reste de la maison. Kegrea l’a utilisé comme support pour immortaliser la communion de la jeune propriétaire.
Un an après, la peinture s’est écaillée et des gens sont venus graver leur nom sur la vitre…

« Peindre ces personnes sur leur véhicule est un moyen de faire revivre ces personnes »

“Des souvenirs que la vie a laissés pour compte“

Toujours méfiant, Kegrea a l’œil partout. Avant de s’infiltrer dans le corps de ferme, il siffle. Un signe pour s’assurer qu’il est bien seul. Puis, c’est parti. Prudent, il redécouvre les lieux. La porte d’entrée donne sur la cuisine. Elle est en très mauvais état. À côté de la porte, un calendrier est resté accroché. Il date de 2012. Des papiers, des photos et une multitude d’objets jonchent le sol. « Ils ont volé la table ». De nombreux curieux sont passés par là après lui. Ils n’avaient pas les mêmes intentions que Kegrea. 

Lorsque Kegrea a découvert cette maison pour la première fois, la cuisine était encore en ordre. Le sel et la grenadine est restés là, sur la table, pour le prochain repas
Plusieurs mois après, tout avait disparu. La table, le sel, la grenadine… Il ne restait plus que des papiers, que le vent ou les gens avaient fait tomber par terre
Parmi les papiers administratifs, de récentes photos.
Et le calendrier, accroché au coin de la porte. Il est resté pendu là depuis 2012. Des visiteurs ont collé une photo d’identité qu’ils ont trouvé sur les lieux

« Un lieu abandonné c’est un voyage dans le temps »

Les pièces d’à côté ont elles aussi été mises sens dessus-dessous. Il y a un trou dans le plafond. Malgré les 3 niveaux de la maison, on voit le ciel à travers le plancher. L’odeur est étrange, on est directement plongés dans l’ambiance austère de la maison. Puis, de pièce en pièce, on découvre les restes d’une vie. « J’ai questionné une petite mamie qui vit dans la rue et m‘a raconté l’histoire de cette famille. […] J’ai appris que le mari est décédé il y a déjà très longtemps […]. La maison est abandonnée depuis une dizaine d’années. Le fils héritier a vendu les nombreuses parcelles autour de la ferme et, maintenant, dilapide son argent dans l’alcool ». Triste fin.

La pièce a été presque entièrement vidée par des voleurs, mais personne n’a touché au piano. Le plancher au dessus de la cheminée s’effondre petit à petit
La cheminé du premier étage tombe petit à petit sur celle du rez-de-chaussée. Après avoir dégouliné tout le long du mur, la pluie tombe jusqu’en bas

“Un portrait de mariage trouvé dans le bazar“ 

Après quelques photos prises, il décide de monter l’escalier. Depuis le palier, il inspecte la chambre parentale. Les habits, les photos et les jouets recouvrent le sol. Au dessus du lit, une œuvre de Kegrea vient surplomber la pièce. Un portrait de mariage des propriétaires encore jeunes recouvre le papier-peint fleuri. « Ce portrait peint au dessus de leur lit prend tout son sens ».À contre-cœur, on marche en équilibre sur les souvenirs pour s’avancer.  

Œuvre de Kegrea, décembre 2018 – Crédits : Kegrea
Quelques mois plus tard, la tapisserie s’est un peu pus décollée, les murs ont moisi… L’œuvre vit et se dégrade avec la maison.
Une photo de mariage trouvée sous de vieux tissus poussiéreux.
Photos appartenant aux anciens propriétaires, laissées en vrac sur le sol.

« Peindre une histoire, […] c’est quelque chose qui, pour moi a du sens, comme un travail intergénérationnel, un travail de mémoire. Il est important à mes yeux de laisser des traces, des preuves de notre passage »

Pour encore plus de Kegrea : 12 shots – Kegrea – Drips

Vidéo filmée et publiée le jeudi 20 février 2019 – Emma Breuil

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s